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Culture

Retour sur le Parcours Critique au CFB | 20-28 mai 2021

By 1 juin 2021 juin 8th, 2021 No Comments

Enfin arrivé. Le “kritische Reise” (fr: voyage critique) au travers du Theatertreffen, du Performing Arts Festival de Berlin et du Festival PERSPECTIVES a pris fin jeudi dernier, 28 mai 2021. Pendant sept jours, une délégation franco- et germanophone de douze amoureux·ses du théâtre avait occupé le Centre Français de Berlin en “confinement culturel” volontairement choisi, afin de regarder ensemble des pièces de théâtre tous les jours via une transmission en direct sur l’écran de cinéma du CFB, dans le but de les éclairer, explorer et en discuter. Alors qu’à l’extérieur, les théâtres rouvraient lentement leurs portes, ce groupe international de spectateur·trices pratiquait un acte remarquable de résilience créative.

Si vous êtes venu·e ici depuis la newsletter en un clic, alors je vous souhaite la bienvenue ! Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas grave. J’espère que l’expérience de lecture ne sera pas décevante dans les deux cas. C’est la fin du mois de mai, les jours deviennent plus longs, et douze personnes dévouées à la culture mangent, dorment, regardent des pièces de théâtre, parlent de pièces de théâtre ensemble, au même endroit. Pendant sept jours, ils ne sortent pratiquement pas, ne rencontrent pas d’autres gens, n’ont pas le temps de s’occuper d’autre chose que de ce qui se passe sur scène.

Depuis un an et trois mois, un virus circule dans le monde. À ce jour, 153 555 317 personnes en été porteuses et 3 561 447 en sont mortes. Au 31 mai 2021, selon https://www.worldometers.info/coronavirus/. Moi, la journaliste, qui accompagne ce “voyage critique” à force de mon écriture, suis la seule personne de l’extérieur ayant accès à ce rendez-vous exclusif.

Mais maintenant, recommençons.

 

Enfin arrivé.

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le voyage ne s’est pas fait sous forme de kilomètres, mais à l’intérieur, dans l’esprit des participant·e·s. C’est peut-être pour cela que le voyage était particulièrement fatiguant, ce qui expliquerait le “enfin” de la phrase. Au fil des jours, un air d’épuisement, un air de surmenage, s’est fait sentir. “Pourquoi ?” pourrait-on se demander. Nous vivons une époque extraordinaire où nous avons désappris, voire associé à un danger sous-jacent, des choses ordinaires comme l’être-ensemble, l’engagement ininterrompu avec d’autres Êtres physiques. Nous y reviendrons plus tard.

 

On avance avec le texte.

 

Le “kritische Reise” (fr: voyage critique) au travers du Theatertreffen, du Performing Arts Festival de Berlin et du Festival PERSPECTIVES a pris fin jeudi dernier, 28 mai 2021.

Muni·e·s d’un livret-programme format A4 spécialement conçu pour l’événement, les participant·es se sont lancé·es dans la bataille. Sur les premières pages – toujours dans les deux langues, français et allemand, bien entendu – les trois festivals, à savoir le Theatertreffen de Berlin, le Performing Arts Festival Berlin et le Festival PERSPECTIVES à Sarrebruck et en Moselle française, étaient présentés.

Venait ensuite une liste dans l’ordre chronologique de la sélection des spectacles que le groupe allait voir. Chaque présentation d’une pièce était suivie d’un catalogue de questions avec des lignes vierges à remplir, réparties en catégories : “Avant le spectacle”, “Juste après, à chaud”, “Après la discussion”, “Après à froid”, “Notes”. Nous y reviendrons plus tard.

 

On avance avec le texte.

 

Pendant sept jours, une délégation franco- et germanophone de douze amoureux·ses du théâtre avait occupé le Centre Français de Berlin en “confinement culturel” volontairement choisi, afin de regarder ensemble des pièces de théâtre tous les jours via une transmission en direct sur l’écran de cinéma du CFB, dans le but de les éclairer, explorer et en discuter.

Pourquoi est-ce que j’utilise le terme “occuper” dans cette phrase ? Les amateurs·trices de culture sont-ils arrivé·e·s à cheval le 19 mai 2021 en armure décorée d’un plumeau de plumes, avec lance et bouclier pour prendre le Château Français de Berlin, pour se mettre ensuite à l’aise dans la salle de cinéma devant l’écran, avec du met et une cuisse de porc ?

Non, ce n’était pas comme ça. Mais “occuper” est un verbe qui décrit l’action et l’initiative, voire l’expropriation, mais qui suggère aussi un nouvel usage. Lukas, Amos, Camille et tous les autres avaient choisi de faire du CFB le fief de leur plaisir culturel et de l’utiliser à leurs propres fins, loin du brouhaha viral auquel on peut si rarement échapper de nos jours. Il s’agissait d’un acte de “responsabilisation” par lequel les spectateur·trices avaient fait une annonce claire : nous voulons vivre la culture, et cela même en période de pandémie. Et ce n’est pas tout : nous voulons aussi en parler, et pas seulement rester dans notre petit coin privé à penser sur ce que nous avons vu. Je reviendrai sur le petit coin plus tard.

Aperçu du planning de la semaine.
© Lea Pischke

On avance avec le texte.

 

Alors qu’à l’extérieur, les théâtres rouvraient lentement leurs portes, ce groupe international de spectateurs·trices pratiquait un acte remarquable de résilience créative.

Je peux littéralement voir le roulement d’yeux de mes lecteur·trices. “Résilience créative”, oui-oui, les applaudissements sur les balcons tous les soirs pour les infirmièr·es surmené·es qui n’ont pas vu un dîme pour leur “résilience”. Et elle était si “créative”, cette résilience, que plusieurs entreprises pharmaceutiques devraient maintenant recevoir un prix Nobel pour avoir inventé la vache à lait. Mais arrêtons le cynisme.

À la fin de l’année dernière, lorsque le “voyage critique” était encore dans sa phase de conception, la pandémie se trouvait également à un moment critique. L’Allemagne, comme beaucoup d’autres pays, surfait sur la troisième vague d’infection post-jours-de-fêtes, il y avait des problèmes d’approvisionnement en vaccins, et la première mutation faisait frissonner toute l’Angleterre. Puis vint le variant brésilien, puis le variant sud-africain, ainsi que de nombreux autres.

Qu’on se rappelle: le contact avec d’autres gens devait être réduit à un strict minimum. Si un contact se produisait malgré tout, il était nécessaire de garder une distance d’au moins un mètre et demi. Un masque médical devait être placé devant la bouche et le nez, afin que le souffle, y compris les gouttelettes, ne se pose pas sur une autre personne. Les espaces clos à basse température favorisent la propagation du virus, contrairement à un espace public ensoleillé. Ainsi, la présence physique d’un corps humain dans le huis clos du théâtre était – et l’est parfois encore – l’incarnation d’un risque de maladie par excellence.

L’indispensable test au covid-19
© Lea Pischke

Pourquoi écris-je cela ? Nous le savons déjà.

J’écris ceci, parce qu’il s’agit d’un blog, la petite-fille numérique du journal de bord dans lequel, lors des voyages en bateau il y a des centaines d’années, le capitaine inscrivait quotidiennement ses notes sur le cours du voyage. Peut-être que des décennies plus tard, une spécialiste franco-allemande de la culture se penchera sur ce texte, ayant besoin du contexte dans lequel il a été écrit. Et je fais également cette digression pour que mon lectorat incliné comprenne ce qui suit :

Dans cette ambiance d’incertitude totale, l’équipe du Centre Français de Berlin avait osé le grand défi : constituer un groupe de personnes, malgré les obstacles, pour qu’elles vivent le théâtre ensemble, en chair et os, pour ainsi dire. Et leur stratégie ne peut être qualifiée que de “créative”: les membres du CFB s’étaient formées en tant qu’équipe de dépistage afin de tester avec des tests antigéniques chaque jour l’ensemble de la délégation, venant d’Allemagne, de France, du Luxembourg, de Suisse, d’Autriche et d’Israël. À l’époque de la préparation du “kritische Reise”, les spectacles avec un public physiquement présent étaient encore interdits, il n’y avait donc que la possibilité d’assister à des pièces de théâtre sous forme de transmission en direct. Qu’a fait le CFB ? Il a simplement placé la transmission en direct dans sa propre salle de cinéma, pour que tous·tes les participant·es puissent avoir l’expérience collective des spectacles dans une salle d’audience.

Capture d’écran de la transmission en direct de « NAME HER. Eine Suche nach den Frauen+ » de Marie Schleef, Ballhaus Ost Berlin. Actrice: Anne Tismer

Fin du texte.

Début des “Nous y reviendrons plus tard”.

 

Oui, l’époque extraordinaire où nous avons désappris, voire associé à un danger sous-jacent, des choses ordinaires comme l’être-ensemble, l’engagement ininterrompu avec d’autres Êtres physiques.

Chers lecteurs·trices, chère experte franco-allemande de culture de l’année 2054. Nous aimons tous et toutes, pour la plupart, la compagnie des autres. Mais malheureusement, à l’heure actuelle, les gens peuvent nous rendre gravement malades, ou nous pouvons les rendre gravement malades. Nous pourrions même mourir de la maladie, ou eux, ou bien nous deux. Mais nous avons tellement envie d’être avec des gens ! Et nous le sommes, ici, en train d’assister à des spectacles. Mais chaque jour, on nous enfonce un coton-tige dans le nez pour voir s’il est déjà là, le virus. Et chaque jour, nous tremblons pendant quinze minutes, ignorant si nous allons être expulsés de la société exclusive des amateurs·trices de théâtre, pour nous présenter aux autorités de santé de notre ville ou – pire – pour nous retrouver quelques jours plus tard aux services de réanimation d’un hôpital. Une élimination de Secret Story ou de Big Brother est vraiment une broutille, comparé.

Chers lecteurs·trices, chère experte franco-allemande de culture de l’année 2054, je vous pose la question suivante : cela vous arriverait sans laisser des traces chez vous?

Faut-il s’étonner, donc, que quelques participant·e·s avaient des difficultés à discuter à l’aide d’un questionnaire, assis·es en cercle, et qu’ils auraient préférer, à des moments, à se retirer entre les quatre murs de leur psyché privée, comme nous avons – et des millions d’autres avec nous, d’ailleurs – si bien appris au cours des quinze derniers mois?

 

Chaque présentation d’une pièce était suivie d’un catalogue de questions avec des lignes vierges à remplir, réparties en catégories : “Avant le spectacle”, “Juste après, à chaud”, “Après la discussion”, “Après à froid”, “Notes”.

Le catalogue de questions. Les intervenants Mathieu Huot et Thomas Kellner – le premier est metteur en scène et le second comédien –, l’ont conçu pour donner aux participant·e·s du “voyage critique” un outil avec lequel ils pourraient mieux cerner leurs impressions, leurs pensées et les communiquer aux autres.

Comme la méthode visait à reproduire le plus fidèlement possible l’expérience individuelle du spectacle et qu’il fallait ensuite la transférer dans l’échange avec les autres participant·e·s, la prise de parole de chacun·e commençait nécessairement par le pronom “je”. Pour beaucoup, c’était une procédure à laquelle il a fallu s’habituer. On ne pouvait pas se réfugier dans des généralisations, les participant·e·s devaient annoncer la couleur ou révéler aux autres les rouages de leur réception théâtrale toute personnelle. Par moments, cela ressemblait à une “psychanalyse à travers le spectacle” quelque peu rigide, mais cela semblait bien fonctionner.

Les participant·e·s du Parcours Critique partagent cette expérience de théâtre ensemble dans la salle de spectacle du CFB
@ Maxime Castanier

Et ce n’est pas tout : nous voulons aussi en parler, et pas seulement rester dans notre petit coin privé à penser sur ce que nous avons vu.

Il est inhabituel que le public d’une pièce de théâtre soit toujours composé des mêmes personnes. En fait, sur une série de dates, c’est le spectacle qui reste le même, et c’est le public qui change chaque soir. Ici, au Centre Français de Berlin, c’était l’inverse.

Sur toujours le même écran du cinéma au CFB passait une multitude de retransmissions en direct pour toujours le même groupe : le “Reich des Todes”, pathétiquement chargée, jouée par la compagnie du Deutsches Schauspielhaus Hamburg dans une mise en scène de Rainald Goetz, par exemple, ou “NAME HER. Eine Suche nach den Frauen+” de Marie Schleef, un marathon de six heures à travers les exploits des femmes dans le monde, dont on ne parle nulle part, ou encore – pa-tam, pa-tam, pa-tam – la performance solo d’Arne Vogelsang, ressemblant à une chaîne YouTube, qui annonce son impuissance face au changement climatique d’une voix de tuteur sympathique.

Souvent, le public est une masse sombre et anonyme, qui fait peut-être savoir son opinion dans une discussion après-spectacle, ou plus tard au bar du foyer entre ami·es. Personne n’est obligé de le faire. Vous pouvez aussi rentrer chez vous et penser à la pièce plus tard, aux toilettes ou dans deux ans. Ou pas du tout.

Pendant la pandémie, le théâtre numérique a connu son heure de gloire: ici, le public avait le choix: il pouvait être en isolement complet, simplement spectateur·trice digital·e en direct, ou lire la vidéo sur son appareil numérique préféré à un moment ultérieur. Ni un raclement de gorge ni une légère brise de parfum provenant du premier gradin ne trahissent la présence du public aux acteurs·trices.

D’autre part, le théâtre numérique peut aussi prendre l’aspect très immersif d’une téléconférence, où les projecteurs sont soudainement tournés vers le public, qui devient abruptement visible et audible, de la racine des cheveux à la cage thoracique. Bien qu’il soit dans le confort de chez eux, protégé on dirait, le public n’est donc pas à l’abri d’un éventuel jeu de questions-réponses très direct avec les acteurs·trices. L’équipe de théâtre peut voir même – la honte ! – la collection de figurines Star Wars sur l’étagère en arrière-plan.

Mais notre petit coin privé n’est pas seulement une question physique, mais aussi une question de notre volonté de vouloir entrer en interaction avec l’autre, avec l’extérieur. Si l’on accepte de regarder non-stop des spectacles pendant sept jours en groupe et de partager, jour après jour, son point de vue sur desdits spectacles avec ledit groupe, on est obligé de pousser grande ouverte la porte de son coin privé.

Il est plutôt rare que les spectateurs·trices de l’Opéra Comique de Berlin rentrent ensemble à l’hôtel après une représentation d'”Orphée et Eurydice” et se couchent, mur à mur, pour ensuite discuter en détail sur tous les actes de l’opéra pendant deux heures au petit-déjeuner. C’est précisément ce qu’a fait la délégation internationale du “voyage critique”. Le fait qu’il y ait eu des moments critiques, mais aussi des moments de lucidité, semble faire partie du jeu, pour ainsi dire.

Séance d’échange sur les spectacles
© Julia Cozic

Chers lecteurs·trices, chère experte franco-allemande de culture de l’année 2054, ne vous méprenez pas. Vous pouvez dire maintenant: “C’est très beau, tout ça, mais qu’en est-il de tous les spectacles? Je ne lis rien sur les spectacles ici! Et qu’en est-il de l’échange avec le public?”. J’en parlerai, ici, dans ce blog, peut-être aussi dans un article. Mais il était important pour moi que vous saisissiez la portée de ce que le Centre Français de Berlin a tenté. C’était un réel exercice d’équilibre, à la fois politique et social, en l’honneur de la culture.

Savez-vous pourquoi je n’ai commencé à suivre le “voyage critique” au CFB qu’un jour plus tard ? Parce que j’étais moi-même à l’autre bout du pays et que je devais d’abord voyager à Berlin. J’avais assisté aux funérailles d’une personne chère. Il était mort du Covid. Il était l’un des plus anciens interprètes de l’Union européenne pour le français, l’allemand et l’anglais, et l’un des meilleurs amis de mon père.

Et savez-vous pourquoi deux personnes ont quitté prématurément le groupe du “voyage critique”? Avec la réouverture des théâtres le 19 mai à Berlin, la pression sur les actif·ves de la scène était telle qu’ils devaient rapidement retourner aux théâtres, récupérer l’argent non gagné en 2020. Dont ces deux personnes.

Savez-vous également qu’en même temps que le “voyage critique” au CFB, une demande de visa Schengen était en cours pour des collègues du spectacle en Afrique afin de coopérer sur une production à Berlin en mai et juin de cette année, mais qu’elle leur a été refusée en raison de la pandémie, ce qui signifie qu’une production prévue depuis trois ans est maintenant repoussée dans un avenir incertain?

Et savez-vous pourquoi j’écris ce texte avec un jour de retard: parce que samedi dernier, j’ai reçu le premier des deux vaccins contre le Covid, qui m’a plongé dans un délire de pseudo-grippe pendant 72 heures, en pleurnichant dans une position accroupie dans mon lit, avec toutes les fibres de mes muscles en train d’hurler malgré l’ingestion répétée d’ibuprofène.

Non, chers lecteurs·trices, chère experte franco-allemande de culture, je ne cherche pas la sympathie. Mais vous savez maintenant pourquoi ce blog est quelque peu différent d’une entrée de blog habituelle de l’année 2019. Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi j’adopte cette position très subjective, à laquelle un·e journaliste n’en a normalement pas droit, le feuilleton mis à part. Mais de même que la compréhension d’une pièce de théâtre est une affaire très personnelle que l’on n’aime pas forcément partager avec les autres, de même l’observation d’un public en train de partager ses observations est l’affaire très personnelle d’une journaliste, qui a besoin du public pour prendre le pouls d’une pièce. Mais nous y reviendrons plus tard.

Lea Pischke

 

Ce projet a été rendu possible par la subvention Digital ganz nah de l’OFAJ.

En partenariat avec La Plateforme, les festivals Berliner Theatertreffen des Berliner Festspiele, le Performing Arts Festival Berlin et le festival PERSPECTIVES.

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