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Virus ex Machina

By 22 septembre 2021 No Comments

Virus ex Machina

Comment un conglomérat de molécules réussit à jouer le rôle principal sur tous les plateaux.

– Lea Pischke

L’air est rempli de « bips ». Les billets sont scannés à l’entrée du théâtre, pour éviter un contact de main en main. Excité.e.s et heureux.ses d’assister à des représentations en personne, les spectateur.rice.s font la queue. Circulation coordonnée pour minimiser la probabilité d’infection. Certains profitent du temps vide pour discuter du spectacle précédant en attendant l’ouverture des portes. Hélas, quelques mots seront perdus, à cause de la fâcheuse tendance du masque chirurgical à obstruer les voix moins porteuses.

Parmi eux une quinzaine de personnes d’Allemagne, de Suisse, de Belgique et de France qui se sont retrouvées à Avignon pour vivre ensemble le festival. Intitulé « Parcours critique à travers les festivals », organisé par la Plateforme de la jeune création franco-allemande (Lyon), le Centre Français de Berlin (CFB) et soutenu par l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, cet échange d’une semaine regorge de spectacles du IN et du OFF, de débats, de rencontres avec des metteur.euse.s en scène et de réflexion autour de tout ce qui se passe sur le plateau.

Le focus principal : le regard du public.

Équipé d’un « carnet de spectateur.rice » avec des questions sur les attentes avant, le vécu pendant, et les résonances après le spectacle, le groupe se donne le plaisir de voir un minimum de deux spectacles par jour et d’en parler ensemble le lendemain, puisant dans leurs notes de carnet.

Animés par deux intervenants, Mathieu Huot, metteur en scène à Paris, et Thomas Kellner, comédien à Berlin, les débats vivent de la diversité de ses participant.e.s: informaticien, dramaturge, danseuse, journaliste, étudiante, directrice de salle de spectacle, professeur d’enseignement supérieur, comédienne.

Le rituel veut que le débat soit toujours amorcé par une « restitution », une sorte de téléphone arabe du vécu du spectateur. Dans une présentation de quelques minutes, deux à trois participant.e.s. mettent en scène les moments qui les ont marqué.e.s le plus et transmettent ainsi aux autres une version vivante de leur expérience d’une pièce.

Mains dégoulinantes de confiture qui essaient de se tenir pour marquer l’aspect accroche-décroche de « Morphine » d’après Mikhaïl Boulgakov (mise en scène par Mariana Lézin, au « 11 »), un corps vertigineusement drapé sur trois chaises faisant émaner des sons de chat pour parler du rapport public-spectacle que la spectatrice a vécu en assistant à « Frigide » (de Malkhior, mise en scène de Camille Pawlotsky et Stéphane Aubry, à l’Artéphile) ou bien les fiches de soirée flottant violemment et des chaises empilées par un couple de spectateurs détaché de l’action de « La Cerisaie » d’après Anton Tchekhov (mise en scène par Tiago Rodrigues, à la Cour d’Honneur).

Pourtant, à sept cents kilomètres d’Avignon, un autre air souffle : en raison d’une montée importante des infections, le gouvernement à Paris décide de nouvelles restrictions sanitaires devant entrer en vigueur mercredi 21 juillet 2021: l’obtention d’un passe sanitaire deviendra (test négatif ou preuve de vaccination) alors obligatoire pour assister à un spectacle dépassant un nombre de cinquante spectateurs. Et ce en plein milieu du festival.

Sans en avoir l’intention, le « Parcours critique à travers les festivals » devient alors une sorte de thermomètre du théâtre en pandémie.

En mai passé, le volet allemand de l’échange s’était déroulé à Berlin, lors du Theatertreffen (« Rencontres des Théâtres »), du Performing Arts Festival à Berlin et du Festival PERSPECTIVES à Sarrebruck.

Pendant sept jours, une délégation franco- et germanophone de douze amoureux.ses du théâtre avait occupé le CFB en « confinement culturel » volontairement choisi, afin de regarder ensemble des pièces de théâtre tous les jours via une transmission en direct sur l’écran de cinéma du CFB, dans le but d’en discuter.

Juste à temps pour le début de l’échange, le Sénat de Berlin avait annoncé l’ouverture de l’espace extérieur des lieux culturels berlinois à partir du 19 mai. L’événement au CFB, soigneusement planifié pendant des mois de préparation, était soudainement devenu un phénomène rattrapé par l’effet des vaccinations.

Mais tandis qu’à l’extérieur les théâtres rouvraient lentement leurs portes et que les restaurateurs.rices réinstallaient des chaises en terrasse, ce groupe international de spectateur.ices pratiquait un remarquable acte de résilience.

Ils s’étaient retirés en huis clos pour se consacrer intensivement à leur rôle de spectateur.ice. Sur place, ils avaient été testés quotidiennement par l’équipe du CFB spécialement formée à cet effet, pour pouvoir assister ensemble à plusieurs émissions en direct, évitant le risque d’infection entre eux.

Le 19 mai 2021 marquait donc un moment important pour le spectacle vivant allemand secoué par la pandémie : tout en gardant un oeil sur les infections, le processus de réouverture des salles avait été entamé.

Neuf semaines plus tard, en France, le temps d’éclosion prend sa fin prématurée, et à nouveau, de dures restrictions vont étrangler le spectacle vivant.

Ce ping-pong politique que le secteur subit des deux côtés du Rhin et dans bien d’autres pays encore, illustre à quel point l’impact du Covid sur ce secteur est sévère et entièrement subjugué à l’imprévisibilité de la situation et la gérance souvent injuste des gouvernements.

Les usines d’automobiles avec un nombre limité d’ouvriers ? Des tests obligatoires pour les employés d’entreprises allemandes ? Quelle folle pensée…

Ce n’est donc pas Isabelle Huppert qui est à l’affiche, c’est bien le Covid-19 sur qui les projecteurs sont tournés, en France et en Allemagne et ce pour bien des années encore.

Le « carnet de spectateur.rice » en main, le groupe de la Plateforme de la jeune création franco-allemande arpente les rues d’Avignon, griffonnant leurs notes sur le chemin d’un théâtre à l’autre.

Reste la grande restitution à faire, celle du spectacle, du super-spectacle, le Gesamtkunstwerk de notre époque: « Virus ex machina », mise en scène par la nouvelle compagnie Sars-Cov-2. Il se joue tous les jours, c’est gratuit et pour tout public. Allez voir !

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